Les Petites Choses

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M. "Les petites choses ont leur importance : c'est toujours par elles qu'on se perd." Fiodor Dostoïevski

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Fermé(e)(s)

Par M. :: 23/03/2010 à 20:02 :: Général

Photo : Arnaud Rosset

Tant pis si le magasin est fermé. Derrière son armure, la belle vitrine peut tenter en toute sécurité. Un article te plait ? Ça tombe bien, tu ne l'auras pas. Parce que le magasin est fermé. Pour de bon, j'ai vérifié. Tant pis.
C'est comme leurs mots, comme leurs bras. Tant pis. Tant pis s'ils semblent ouverts, accueillants, si ta place en leur sein te paraît désignée. Si par leur faute tu te trompes quand tu t'approches et trouves la grille tirée. Là encore. L'accès est fermé. Tant pis.
Tu penses à toutes ces portes ornées de plaques d'or qui disent des noms, de jolis noms, ces portes aux buttoirs en forme de main dont les ongles sont vernis. D'or. Toutes ces portes que tu t'attends à voir s'ouvrir, soudain, pour élargir la rue, offrir des perspectives. Et les pas que tu entends derrière. Et qui s'arrêtent. Ne vont jamais très loin. Toutes ces portes qui restent fermées. Tant pis.
Tu n'assisteras pas aux réunions. Ne porteras pas l'habit. Tu n'as pas la bonne taille. Ne sais pas danser en ronde fermée. Tant pis.
Et tant pis pour les histoires verrouillées, cachées dans le fond du tiroir, tout près de l'oubli. Ces histoires mises sous scellé afin d'éviter l'effort de déchiffrer la première page, apprendre la première langue. Eviter d'apprendre. Puis de porter le poids de la plume. Eviter. Toujours éviter. Et les histoires sont fermées. Tant pis.
Face à ces voies closes, toi tu siffles un air sorti d'un vieux western. Le magasin est fermé, tu es dehors, et de ta main libre, tu carresses la grille.
 
 

S'il te plaît, raconte-moi un mouton

Par M. :: 04/03/2010 à 23:51 :: Général

 

Metz

Le mouton, moi, je voulais qu'on me le dessine avec la voix. Celle de ma mère, ou de quelque autre bienveillant, m'était absolument nécessaire à l'heure du coucher. Ainsi, chaque soir, je m'endormais bordée par les aventures du Petit Chaperon Rouge, Robinson Crusoë ou Tartarin de Tarascon.
J'aimais toutes les histoires sans préférence. On aurait bien pu me narrer le quotidien d'Aldo le pizzaïolo ou la vie et mort du tricot de Solange, ma joie n'en aurait été moindre, ni mon sommeil moins profond. J'étais, en réalité, fascinée par les flux et les intonations, les phrases, les mots dans les phrases, les lettres dans les mots. La façon dont cet ensemble, soumis à une sage orchestration, produisait lieux et noms, costumes et couleurs. Et le lien qui lentement se tissait entre la voix et l'oreille qui lui était attentive, ce fil conducteur de l'information.
Je n'eus de cesse, alors et depuis, d'étudier la recette. Raconter parce que c'est magique, parce que c'est magnifique ! Puis, raconter parce que c'est important. Je le compris plus tard, lorsque j'eus atteint l'âge grave auquel l'on peut confier les histoires vraies. Je demandai à mon grand-père comment c'était la guerre. Dans ses récits, l'intrépide ne se nommait plus Tartarin mais Georges ou Alfred, et le naufrage de Robinson semblait bien tendre face aux canons allemands. La narration ne visait plus le sommeil mais son contraire, exactement. Pour que jamais ne s'endorment les souvenirs, ne se perdent les histoires.
La semaine dernière, sur la route qui signait la fin de mes vacances, j'écoutais Alain Badiou parler de la transmission, ce moteur qui l'encourage à enseigner. Je venais de suivre les traces d'un autre grand-père, sur les mémoires d'une autre guerre. Des voix nouvelles m'avaient conté la terre sous le sabot des vaches, l'or de la place Stanislas. Et les regards m'avaient conté l'amitié.
Autour de la table, toujours abondante, le soir je retrouvais mes hôtes, la douceur de leurs sourires et les moutons que leur silence dessinait.
 

Fort de Douaumont

 

Dis-moi comment taire

Par M. :: 20/02/2010 à 22:36 :: Petites Choses Amoureuses
 

Photo : Emilie Gadel


 
- Hier, tu me disais que j'étais belle.
- Tu es belle.
- Tu ne me le dis plus.
- Parce que maintenant je le sais.
- Mais tu me dis toujours je t'aime ?
- Parce que c'est un miracle chaque jour renouvelé.
- Un miracle ?
- Oui, et un choix aussi.
- Embrasse-moi ?
- Je n'ai jamais eu besoin de te le dire...
- C'est vrai... J'ai envie de toi ?
- Dès que je te regarde.
- Et mon amour ?
- Dès que je te parle.
- Tu me manques ?
- Ça, non. Parce que ça m'énerve.
- Que je te manque ?
- Que tu ne sois pas là.
- Tu tais ce qui t'énerve ?
- Je tais ce que je dois.
- Pudeur ?
- Oui. Et envie que tu devines, je crois...
- Par miracle ?
- Oui... Mais toi ?
- Moi ?
- Toi, tu me dis tout.
- Parce que je sais que tu as déjà tout deviné.



La somme de nos solitudes

Par M. :: 01/02/2010 à 11:40 :: Général

 

Photo : Blog-Trotter 

Dans un miroir de poche qu'elle a sorti de son sac à main, elle regarde son reflet. Passe son visage au crible. Vérifie sa coiffure, son maquillage. Lisse du doigt les rides, que son dermatologue juge aujourd'hui marquées, au coin de ses yeux. Soupire. Range le miroir. Le serveur s'approche.
 
- Un café Viennois, s'il vous plait.
 
Georges pose la tasse fumante sur la table et une vague d'espoir envahit la cliente. Toujours la même folie de croire que cette boisson recèle quelque magie. Celle d'adoucir sa gorge, par exemple. Balayer de son onctuosité les clous qui lui paralysent la voix, le souffle. Un peu de crème et la voilà qui chante une berceuse vouée à calmer ses peurs d'enfant, l'histoire d'une fontaine dont l'eau claire coulait autrefois dans les yeux de sa mère. Un peu de crème et la voilà qui respire enfin, l'air dans ses poumons, loin, très loin le plomb. Un peu de crème et... rien. Hélas, trois fois hélas : jamais rien ne se produit. Pas même l'étouffement de sa solitude par les calories. Alors la dame tourne la petite cuillère dans la tasse avec une rage sourde, elle fait pleurer la porcelaine, déborder le café, fondre la crème en rondes taches sur la nappe blanche. Le spectacle est si triste qu'elle ne peut en détacher les yeux. Et ne remarque pas Georges qui se tient là, tout près, oui tout prêt à lui servir un autre café.
L'horloge comptoise, au fond de la salle, sonne dix-huit heures.
La femme se lève, met sa veste, attrape son sac à main et se dirige vers la sortie. Elle ne répond pas au serveur qui la salue, non, laisse la porte claquer derrière elle et s'éloigne, le pas aussi court et rapide que le souffle, comme si elle était pressée. Toujours pressée. Rien ni personne ne l'attend pourtant. Sa solitude lui semble moins grande lorsqu'elle la tient bien prisonnière entre les murs de son appartement. Le murmure de la télévision viendra combler les interstices.
Au comptoir du salon de thé, un homme est resté le regard fixé sur la porte. Se demandant si son visage affiche un identique masque de fer que celui de celle qui vient de sortir. Si la solitude est toujours si flagrante, tragique. Il sait que le vide pèse aussi lourd que les renoncements dont il est coutumier.  
Il remercie le serveur et s'en va. Marche lentement, regarde les silhouettes disparaître au coin des rues, écoute les voix et les claquements des talons. Un instant, il regrette d'avoir laissé ce personnage fantomatique s'enfuir sans lui proposer un peu de compagnie. L'instant d'après, le regret s'efface : il se souvient que deux perdus ne font pas – jamais – un trouvé.
En débarrassant ses tables, Georges comprend la métaphore de la tour d'ivoire : certaines solitudes s'organisent comme un voyage pré-payé. Heure par heure, de regards hâtifs en attitudes fuyantes, elles se forgent, se renforcent, se cultivent comme des roses sans parfum. Dans un jardin sans lumière, protégé d'une infranchissable clôture.
 


Sa tasse de thé

Par M. :: 17/01/2010 à 19:40 :: Général

Photo : Shutterlag (merci)

 

J'imagine qu'il s'appelle Georges. Il travaille dans ce salon de thé depuis trois ans. Trois ans de présence discrète, efficace, d'écoute attentive et d'observation. Témoin muet de nos instants gourmands, éternel second rôle, aussi nécessaire qu'effacé. Son geste feutré porte la noblesse de l'humilité. Un coup d'oeil rapide à une table lui suffit à deviner la conversation qui sévit sur sa surface. A choisir le bon moment pour venir prendre commande. Ne pas interrompre le rire ou la confidence. Calmer la voix qui s'emporte en lui demandant ce qu'elle souhaite boire. C'est un métier, vous savez.
La table près de la fenêtre... La femme en robe noire et l'homme à la chemise grise : c'est un premier rendez-vous. Une rencontre Internet, probablement : ils se dévisagent avec crainte et pudeur, comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Elle lui plait. Il a les mains moites – regardez les traces sur la table – et ne cesse de battre du pied. Elle est plus calme. Ne touche ni son visage, ni ses cheveux. N'a pas quitté son écharpe, gardant secret son décolleté. Elle ne le rappellera pas.
Le couple derrière eux est marié depuis... au moins vingt ans. Ils ne se regardent pas mais ont choisi le même thé. Deux cuillères pour le gâteau de Monsieur. Madame en mangera la moitié et il ne dira rien de son agacement parce qu'elle lui prépare son café tous les matins depuis... oui, vingt ans.
La jeune femme assise dans le fond essaie d'étouffer sa solitude avec la crème fouettée de son café viennois. La rumeur de la salle la rassure. Comme la télé, qu'elle regarde en dinant. Le jeune homme assis au comptoir devine sa détresse, voudrait la consoler mais elle ne lèvera pas les yeux de sa tasse, et il restera assis sur son tabouret haut, à la guetter du coin de l'oeil, exactement comme la semaine dernière. Quand elle s'en ira, il se sentira déçu. Il quittera les lieux deux minutes plus tard, rentrera chez lui pour écouter Mozart.
Aujourd'hui, pas de tablée de bonnes copines. Elles viennent à trois ou quatre, posent leurs sacs à main sous la table, entre leurs jambes. Commandent toujours des patisseries. Elles ont ce regard tendre lorsqu'entre une femme enceinte ; gêné quand s'installe près d'elles un bel homme en costume. Elles rient quand elles parlent de sexe. Ça résonne dans la grande salle, perturbe le calme sage qui règne habituellement. Les clients se retournent et les trois amies sentent revenir leurs quinze ans : quand papa et maman venaient leurs dire pour la troisième fois de cesser leurs bavardages et dormir enfin. Si je les regarde, elles rougissent de crainte que je ne devine le sujet de leur conversation. Cette fraicheur m'amuse.  
Ah ! Voilà le viel Arthur. J'ai gardé sa table – juste là, près du comptoir. Il prend un Earl Grey et deux scones, avec de la marmelade. Il n'aime pas la marmelade. S'il en commande c'est parce que sa femme, Angélique, en raffolait. Avant, c'était elle qui venait, pendant qu'il l'attendait au café PMU, de l'autre côté de la rue. Elle est morte en novembre et depuis il boit du thé tous les jeudis. Souvent, je lui demande des nouvelles de Ronsard, le rosier qu'il avait offert à Angélique pour leurs cinquante ans de mariage.
 

Celui qui aimait me voir sourire

Par M. :: 12/01/2010 à 12:41 :: Petites Choses egocentrees

 

 
- Marions-nous, Marionnette !
- ...
- Je suis taquin, hein ? Tu sais, si je t'embête tu n'as qu'à me sourire, et je cesserai. Ton sourire me désarme.

J'avais vite pigé l'astuce. Quand les plaisanteries de mon grand-père devenaient suffisantes à mon goût, je me tournais vers lui et lui souriais de toutes mes dents. Même quand l'une d'elle manquait. Immédiatement, il arrêtait ses blagues. Mettait ses mains sur son coeur, comme touché d'une invisible flèche. Et passait sa main dans mes cheveux avant de me laisser jouer, sous sa surveillance discrète.
Le matin, il se rendait au village pour acheter le journal et je l'accompagnais, mon sourire magique à portée de lèvres. Toujours vaincu, il m'offrait un livre, ou une Chupa Chups à la pastèque, mes préférées.
Petit fille, il me montrait comment améliorer ma brasse coulée, ou mieux négocier mes virages au ski. Comment bien me tenir à table (sur laquelle on se pose jamais ses coudes). Là encore, mon sourire sonnait la cloche silencieuse qui mettait fin à ses leçons.

Ainsi je songe à ces petites choses du passé dont la lueur jaillit soudain. Constaste que si mes parents m'ont éduquée, mes grand-parents m'ont transmis. J'en perçois maintenant la nuance. Toute la subtilité de la transmission, ses effets dont on ne prend la mesure qu'au fil du temps. Dans un geste nouveau que l'on comprend être la répétition de celui non pas enseigné, mais simplement démontré. Un geste qui ricoche d'un grand-père à sa petite-fille.

Aujourd'hui, je souris beaucoup. Pour le million de raisons que je trouve chaque jour, mais aussi dans les situations délicates. Comme d'autres froncent les sourcils, je montre mes dents et plisse mes yeux. Et chaque fois je pense à lui.
Quand il me rend visite sur mon lieu de travail, et me félicite d'être si souriante avec mes clients, je lui dis que c'est un peu grâce à lui. Alors il est fier, très fier, mon grand-père...
 
 

- Quand j'étais jeune, il y en avait une que j'aimais beaucoup. Je l'écoutais souvent avec ma mère... Amalia Rodrigues

La douce incertitude

Par M. :: 23/12/2009 à 19:13 :: Petites Choses Amoureuses



Immédiatement. Oui, je peux dire que je l'ai aimé immédiatement. Lorsque ses longues jambes avalèrent en quelques pas la distance entre ma porte d'entrée et mon canapé. Lorsque je découvris ses mots, sa voix, tout ce qu'elle dit que ses lèvres ne prononcent pas. Ses grands yeux ouverts sur le monde, qui butinent d'un arbre à un homme, d'une fourmi à un nuage. Lorsque devant eux je me déshabillai pour la première fois, je l'aimais déjà.
Je l'ai suivi. Hors des pistes, des voies banalisées, je l'ai suivi. Avec, chaque jour, vingt-quatre heures pour inventer une suite à notre improbable périple.
Improbable... Je me souviens que certains riaient. Sans doute rient-il toujours, un peu plus jaune... Je me souviens comme ils guettaient la chute. Ils guettent encore : un faux pas, dérapage, menant droit au chagrin d'amour. Un indice qui attesterait de mon erreur, de leur raison. Oscar Wilde disait : N'importe qui peut sympathiser avec les souffrances d'un ami. Sympathiser avec ses succès exige une nature très délicate. Il disait aussi : on devrait toujours être légèrement improbable. Plus personne ne se souvient de Wilde, sauf lui, et moi, lorsque de nos baisers silencieux nous labourons la brume.
L'incertitude. La douce incertitude, celle qui vous affole et vous effraie à la fois, vous permet d'aller plus loin tout en vous empêchant d'aller trop vite. Voilà un joli pseudonyme. Face à lui, avec lui, contre lui, je n'ai jamais rien su. Le doute n'a cessé de couvrir de son voile fragile chacun de nos lendemains, et même parfois quelques heures d'aujourd'hui. Face à lui, avec lui, contre lui, ma seule certitude fût celle de l'aimer. Et c'est à sa lumière que j'avançai.
Que j'avance. Et qu'il avance aussi, je crois. Nous construisons ensemble une pente douce vers le progrès. C'est infime, minuscule et essentiel. Précieux. C'est la teinte qu'a pris mon regard et toutes ces choses que désormais je vois. C'est demain que j'ignore et attends sans trembler. C'est hier, au souvenir duquel je souris. Et c'est aujourd'hui, quand il me serre, quand il me manque, quand je lui écris, parle, raconte, et quand je n'ai besoin de rien dire. C'est aujourd'hui quand, mes joues rosies de pudeur, mes yeux humides regardent mes mains écrire.  

Entre chien et loup

Par M. :: 09/12/2009 à 22:34 :: Petites Choses en Nota Bene

 


La photo est de moi, le chien est le sien. Il s'appelle Charles et aime à galoper à grandes foulées, jouer les bêtes malheureuses pour glâner une friandise, poser sa tête sur les genoux des dames. Comme son maître.
La photo est de moi, le rocher est le sien. Son fauteuil préféré. Parce qu'il voit tout sans être vu. Parce qu'il domine calmement. Parce qu'il est pile au milieu. Pour y accéder, il faut emprunter les passages des sangliers, farfouiller l’archéologie des traces. Longer une belle propriété, derrière les chênes et les pins d’Alep. Garder le souffle. Ne pas poser de question. Si le silence est suffisant, beau et vrai, alors il vous laisse partager son trône, et tout son paysage à contempler. Il observe du coin de l'oeil chacune de vos réactions. Comme son chien.
Je me souviens bien de ce jour-là. Profitant de la clémence de novembre, nous avions marché le long de la forêt, trouvé quelques champignons. J'avais appris l'âge des hêtres, l’irrigation complexe de la tourne, passé au peigne fin les bordures du lac éphémère. Approché le concept de territoire, toutes les subtilités qu'il regroupe. Suivi les échanges du maître et ses bêtes, senti leurs instincts premiers et découvert les signes qu’ils échangent pour communiquer.
La photo est de moi, le langage est le leur. À cet instant précis, de ce regard commun, intense, ils m'interrogèrent :
- Tu comprends, maintenant ?
- Oui, bien sûr, je comprends.
Je comprends que ce regard n'est pas simplement tourné vers l'objectif. Que la capture est ici bilatérale. Je les fige comme ils me sondent.
Dans ce regard, il y a l'examen attentif de ma capacité à percevoir, à partager. De ma sensibilité. Il y a une porte entrouverte, qu'il faut pousser avec précaution. Il y a les questionnements fondamentaux : que faisons-nous là ? Veux-tu nous suivre, encore ? Peux-tu nous suivre, encore ?
Dans ce regard, il y a toute la place qu'ils me firent, ce jour-là, dans leur décor.   
 
 

 

Celle qu'on avait perdue

Par M. :: 25/11/2009 à 11:23 :: Petites Choses egocentrees
 
Une galerie marchande dans une station de ski.
Les boutiques siglées Rossignol et Salomon encadraient la FFS qui enregistrait les inscriptions. Une semaine plus tard, elle distribuerait étoiles et chamois à ses jeunes skieurs émérites. A l'étage inférieur, les magasins d'alimentation. Ma mère devait justement s'y rendre, il lui manquait du lait et puis du pain aussi. Mon père se tenait immobile devant une vitrine, tout à la contemplation du matériel exposé : une paire de skis dont la ligne de côtes surdimensionnée et le large châssis sentaient bon la maîtrise facile et les virages sans effort.
- Je descends.
- D'accord.
- Tu gardes la petite ?
- D'accord.
Puis, s'agenouillant devant moi :
- Tu tiens bien la main de papa, hein ? Tu ne la lâches pas. Je vais faire les courses et je reviens.

Mon père se gratta l'oreille une seconde. Ou bien voulut saisir un billet dans sa poche, nous étions proches du bureau de tabac et il ne manquait jamais de jouer au loto. Peut-être avais-je la main qui transpirait ? Il l'aurait alors lâchée pour essuyer la sienne.
Personne ne se souvient exactement. La panique a tout effacé. Pas tout, non. Elle a gommé les détails, laissé les impressions.
Lorsque ma mère remonta, le pain et le lait dans les bras, mon père me cherchait déjà. Ils parcoururent la galerie en criant mon nom, fouillèrent chacune des boutiques, demandèrent à tous les commerçants, aux passants. Personne ne semblait m'avoir vue. Ma mère pleurait. Mon père avait peur. Une heure s'écoula dans ce terrible suspens. Puis une jeune femme vint les informer qu'une petite fille pleurait au pied des escalators.

J'avais quoi ? Trois, quatre ans.
Je n'ai pas de vrai souvenir de ce jour-là. Juste des bribes, les impressions disais-je, comme une poussière qui vient parfois me couvrir. Me faire tousser un peu.

Nous n'évoquons que très rarement cette histoire. Lorsque nous le faisons, mes parents s'accordent sur l'étrange relativité du temps. Ma mère m'assure que les six heures passées en salle d'accouchement pour me mettre au monde lui parurent moins longues que celle de ma disparition. Mon père confirme, sans un mot, les yeux baissés.   
Et moi... Moi, je crois que j'ai toujours un peu peur que l'on me perde.
 

Celui qui ne s'était jamais posé de questions

Par M. :: 12/11/2009 à 12:55 :: Petites Choses egocentrees
 

Je comprends pas, tout ça. Toutes ces questions que tu te poses, ces choses qui t'angoissent.

Je me souviens qu'il regardait ses chaussettes, mon père, tandis qu'il me parlait. Il avait laissé ses chaussures à l'entrée de ma chambre parce qu'à l'époque il y avait de la moquette. L'été d'après, elle fût remplacée par du parquet.

J'ai pas eu le temps de me demander qui j'étais, comment, pourquoi. Ni qui je voulais devenir. Mon père est mort et il a fallut que je devienne très vite. Que j'oublie les grandes questions relatives à ma condition. Et que je travaille. Pour loger et nourrir ma famille. Nous offrir des vacances. Enfin, toutes ces conneries très primaires mais aussi très nécessaires. Pas le temps de me masturber le cerveau, de me manucurer l'âme. Je garde ces petits soins pour la retraite.

J'étais rentrée en fin d'après-midi, la moue triste et colérique de mes dix-sept ans collée au visage. Il avait frappé à la porte de ma chambre et à mon « quoi ?!!? » répondu : « on peut parler... ? » Parler ? Mon père ?? Avec moi ??? C'était le mur de Berlin qui s'ouvrait. Combien de phrases clandestines passeraient de sa république à la mienne ? La frontière allait-elle finalement disparaître ?

Le bonheur est une question nouvelle, je crois. Je ne me suis jamais demandé si j'étais heureux. Quand ça va, tant mieux, quand ça va pas... bah tu patientes, ça ira mieux demain. Ou la semaine prochaine. A courir après le bonheur, on s'épuise, on s'essouffle, on risque même de se perdre. Et à trop se poser de question, on ne fait plus rien. Que réfléchir, les fesses enfoncées dans les coussins du canapé.

Je l'écoutais comme on écoute un professeur, sans rien perdre ni tout comprendre. Je notais ses formules troubles sur la surface butée de ma mémoire pour les relire plus tard, aidée d'un dictionnaire. Comprendre, ma mère. Notre meilleure interprête.

Et puis, au fond, c'est quoi le bonheur ? Tu sais me dire, toi ?

Il me parlait sans trop me regarder, mon père. Puisqu'il fixait ses chaussettes. Quand, entre deux virgules discrètes, il levait les yeux vers moi, c'était presque timidement. Alors moi, chaque fois, je rougissais.

Quant au sens de la vie... Tu veux que je te dise ? Le sens de la vie, c'est de la naissance à la mort. Entre les deux, tu fais ce que tu peux. Au mieux. Et pendant que tu y es, tu essaies de te régaler.

Pragmatique, mon père. Tout l'inverse de moi. Nous n'avions en commun que le bleu de nos yeux et l'amour du jazz. Je me demandais parfois, au coeur de mes élans de mauvaise ado, comment je pouvais être sa fille. Lui si droit, si organisé, si clair. Moi sinueuse, sombre et chaotique. Je me demandais aussi s'il avait honte de moi.

Tiens, regarde Shakespeare : être ou ne pas être. Tu sais comment il a fini, Hamlet ? Il est devenu fou. Puis il est mort. Tout ça pour dire que certaines questions n'ont pas de réponse et qu'il est donc inutile de s'en encombrer.

Il se trompait sur la tragédie d'Hamlet. Et sur la mienne. J'aurais voulu lui dire qu'il ne pouvait tout simplifier de la sorte, que la complexité des situations, des êtres, ne pouvait être élaguée comme les branches d'un arbre. Mais je me tus. Parce qu'il avait cité Shakespeare. Il voulait donc, plus que me parler, être entendu de moi.


J'ai oublié la fin de cette conversation. Mon père a sûrement remis ses chaussures et rejoint ma mère dans le salon.
C'était la première fois que nous parlions, lui et moi. Seuls.
La seconde, ce fût six ans, un concert de Galliano et un infarctus plus tard. Le temps et les évènements dont nous avions besoin, je suppose, pour comprendre que je suis vraiment sa fille. Et qu'il est vraiment mon père.
  


Celui qui ne savait pas nager

Par M. :: 06/11/2009 à 20:47 :: Petites Choses en Nota Bene
 
- Tu viens nager avec moi ?
- Non, ma chérie, mais je te regarde.
- Pourquoi tu viens pas ?
- Parce que je ne sais pas nager.

J'avais sept ans, peut-être huit, et cette soudaine révélation me troubla plus encore que la supercherie du Père Noël. Papi Jo, mon papi qui savait tout faire, construire les maisons, réparer les voitures, couper les arbres et verser le caramel en rubans sur les gâteaux, mon grand-père ce héros ne savait pas nager. Comment, pourquoi ? J'avais appris très jeune, avec des brassards roses et l'exemple de mon père. Ma petite soeur savait, et mes cousines. Mon autre grand-père, aussi. De fait, tout le monde nageait ! Alors pourquoi pas lui ?
Sa voix rocailleuse aimait toujours satisfaire mes curiosités. Assise sur ses genoux, mes petites mains jouant avec les larges siennes où les stygmates du temps et du labeur étaient encrés comme autant d'histoires dans la vie d'un homme, je l'écoutais répondre, avec cette humilité qui plus que tout le caractérisait, à mes pourquoi en déferlante.
Ce jour-là, j'appris que le temps se remontait par la parole. Que deux grand-pères pouvaient avoir la guerre en commun, mais pas la même. Que ces deux éléments – la guerre, le temps – marquaient les hommes et les décors, et que ces rides de l'histoire faisaient les époques. Je compris également qu'un demi-siècle nous séparait, et qu'il en serait toujours ainsi.

 


C'est bientôt, la plage ?

Par M. :: 19/10/2009 à 19:47 :: Petites Choses en general et en particulier
 

Photo : Rachel Delage (Merci !)

 
- Quelle heure il est ?
- C'est loin, demain ?
- Pourtant, hier, c'était bien.
- Quand est-ce qu'on arrive ?
- On fait une pause en chemin ?
- Quand est-ce qu'on commence ?
- C'est où ?
- C'est qui ?
- C'est quoi ?
- J'attends.
- J'espère.
- Je suis.
- Encore.
- Toujours ?
- Peut-être.
- Un jour.
- Un peu.
- Amen.
- J'sais pas.
- Bientôt.
- Et si... ?
- J'ai faim.
- Pourquoi ?
- J'ai peur.
- Pourquoi ?
- J'ai froid.
- Je t'aime.
- D'accord.
- Je veux.
- Oui.
 
 
- Dis, c'est loin la plage ? 
 
 

Sous les semelles du vent

Par M. :: 14/10/2009 à 13:14 :: Petites Choses en general et en particulier

 


L'automne est arrivé sans crier gare. Ni rien. Sous les semelles du vent.
J'ai vu des chaises se renverser, des nappes s'envoler sur la grande place. Des branches danser comme des derviches tourneurs avant de rompre dans un fracas couvert par les cris de l'air.
Il hurle. Vraiment. Le mistral. Déchainé de s'être tu tout l'été, sûrement. C'est qu'on l'oublie vite, nous autres abrutis de soleil. On pense et on chante que notre ciel est le plus bleu, notre climat le plus doux et nos vies à envier de dérouler leurs jours sous la clémence du midi. Alors il vient nous rappeler combien nous sommes petits. Minuscules. Plus encore que la mort de l'été. Il se tient face à nous, sa grande bouche ouverte, ses milles langues glacées lâchées comme des fauves dans les remparts. Et Dieu fumant sa pipe assiste aux jeux du cirque.
Il peut rendre fou, le vent, chez nous. Sa violence déforme nos gestes et les contours du monde, tout n'est plus que vaste approximation. Son bruit féroce nous bâillonne et son froid nous poursuit sous les manteaux, jusqu'aux os. A moitié sourds, presque muets, soudain si fragiles, il ne nous reste qu'à nous recroqueviller. Sous un grand châle brodé, une tasse fumante de thé entre les mains. Les fesses contre le radiateur. Et nous apercevoir que l'automne est là.
Un an après.      

Maison compagne

Par M. :: 10/10/2009 à 21:03 :: Petites Choses en Nota Bene
 

 

Hospitalité. Convivialité. Jacques Derrida. Puzzle.

Je me souviens de la première définition qu'il m'en donna. Dont je ne sus saisir toute l'ampleur, et la subtilité. Je me souviens m'être longuement interrogée sur ses mots. Leur sens qui un peu m'échappait, pour ne l'avoir jamais éprouvé. Je me souviens enfin, et surtout, de cette première rencontre. La hâte dans le train. L'ardeur à l'annonce du dernier kilomètre. Sur l'horizon se tenait la maison. Droite dans ses bottes aux montagnes de questions, et de réponses.

Les arbres. Les racines. Ancêtres. Héritage. Transmission.

Il y a quatre marches pour entrer.
Quatre.
Le grand-père, la mère, l'héritier et son fils.
Les quatre saisons. D'une année, d'une vie, d'un siècle. Avant la construction de la salle de bain. L'arrivée du téléphone. Les hivers d'écriture. Les printemps de jardinage. Maintenant, c'est lui qui se souvient. Qui te raconte. Parce qu'il est comme sa maison. Partage les mêmes archives, la même porte ouverte. Et le balcon avec vue sur le monde. Ensemble, ils te peignent les époques, les évènements. Les visages, parfois froissés du souvenir. Ils abordent, négligemment, quelques enseignements fondamentaux. Ne te proposent, et n'exigent, que l'essentiel.

Le toit. L'abri. L'amour.

J'ignorais qu'hier pouvait tendre la plume à demain.
Souvent, assise au coin du feu, ou bien sur l'une des quatres marches qui forment le perron, je contemplais l'espace. Celui qui appelle à la voix, aux rires. A la vie. Qui n'a besoin de rien dire pour s'offrir. Je me demandais comment tous ces meubles, lampes, bouquins, arbres et fleurs pouvaient laisser tant de place aux corps, aux nouveaux gestes. La force et l'envie d'accueillir encore. Comme si ces gardiens de l'Histoire n'étaient là que pour mieux t'inviter à y poursuivre la tienne. Un vase jamais plein où communiquent les âges.
 



Saurai-je un jour écrire ce qui me lia immédiatement, et définitivement, à cette maison ? Pourquoi je l'aime ? Pourquoi nous tous – nous, ses heureux pélerins – l'aimons ? Tant, que nous venons sous ses tuiles abriter nos bonheurs, célébrer nos évènements. Nos joyeuses réunions. Vacances. Anniversaires. Mariages. Et autres symphonies...
Peut-être pour le vaste équilibre qui règne entre cette demeure d'été et son double le bois du fourneau. Qui gagne les coeurs sincères même lorsqu'il gèle à pierre fendre. Et discrètement suggère le meilleur.
Invitation permanente à poser tes bagages.

C’est une maison qui imprime avec patience les marques du temps. Un hâvre de paix depuis plus de deux cents ans. Elle a pris racine sur une terre féconde, argileuse et calcaire juste comme il convient. Elle fume depuis sa naissance, sauf l’été. Offre l’odeur têtue du chêne, du charme et de l’acacia : la règle de trois des foyers bourguignons.
 
 

Deux ans

Par M. :: 15/09/2009 à 19:35 :: Petites Choses egocentrees

Saccadée.
Le souffle impatient. L'excès bondissant. Le front perlé de fièvre, le nerf tendu. Les gencives à vif. Je devais ressembler à ça, le premier jour, lorsque mes insomnies décoiffées poussèrent la porte d'un coup de hanche. Animée d'un superbe désespoir, je choisis un nom minuscule et deux majuscules, l'une pour muse, l'autre pour brosse. J'étais Picasso sans Guernica. Sans feu ni glace au bout des doigts. Mais, dans le ventre, quelques démangeaisons.
Je viv ais alors le règne des pulsions. Des grands gestes, des cris. Des dents, il me fallait mordre. La nuit. Je traversais les champs de l'expérience, soulevant la poussière de mon ignorance. Curiosité rapace. Appétit féroce. Regard flou mais ongles pointus, tranchants. Dans la chair des petites choses qui nous perdent, voir si quelqu'un vit derrière. Je ratissais large. Mais toujours, en bouche, ce relent d'inassouvi. Pourtant, j'en mâchais du plaisir, j'en buvais des litres, croquais la chair. Il demeurait. Amer et gluant. Il n'étouffait pas sous la moiteur des peaux, ni ne mourrait dans la blancheur des nuit. Même le silence que j'allais chercher en secours restait impuissant à le faire taire.
Je fus vierge, je m'en souviens maintenant. Prisonnière volontaire de la vase de mes émotions. Ma braise était cendres et je m'en lavais les mains. M'en enduisais le corps. Je traversais le désert et m'imaginais sur Kailua Beach, les pieds salés, les cheveux libérés dans la brise du soir. J'habillais ma solitude d'une robe longue, d'un flambeau et l'appelais liberté. J'étalais mes confidences comme du ciment pour me lier à quelqu'un, quelque part, n'importe quoi, vite, absolument. J'eus de la chance, beaucoup, de rencontrer quelques oasis, et de ne pas me dessécher.
 


Deux ans, c'est quoi ?
Deux bougies plantées dans une vie qui n'a pas d'âge.
Le temps d'une valse sur mon reflet, pour dévêtir ma liberté, apprivoiser ma solitude et lui devenir infidèle. Abattre quelques certitudes pour que les rayons du doute, le seul qui éclaire, pénètrent le dense feuillage de ma conscience. Ne me plus m'exhiber mais me défaire des artifices, du superflu qui émaille le défaut, des coups de soleil, des cicatrices peut-être, sait-on jamais, si tout s'avérait possible... Quitter l'ombre. Flirter avec la lumière pour, sur sa couche, conquérir l'inutile. Et le beau. Ôter ma peau, s'il lui prenait de me retenir.
De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace ! L'audace se déplace. Les crocs se reposent. Après l'entracte. Les couteaux rentrés et les rideaux tirés. Le désespoir crie en silence, derrière. Il n'a plus besoin de scène. Préfère la laisser aux vraies tragédies grecques. Au monologue du jardinier. La hiérarchie s'installe sur la pointe des pieds.
Et je danse sous la pluie. L'Adagio succède au Requiem. Il n'est pas bleu, l'Adagio, il n'est pas heureux et bête de l'être. Frissonnant comme une paupière qui se soulève, fragile comme le souffle qui précède un baiser longtemps retenu. Patient comme une naissance, il longe la moelle secrète de l'instant, s'imprègne des couleurs du ciel avant de s'envoler, délicat et décidé, vers la crête des chapelles où les coeurs abîmés prient. C'est le rose d'un vol de flamants sur le gris des étangs de Camargue. Les éclats d'un rire qui se libère sur les marches de la Scala. Ces immenses contenus dans d'infimes gestes. L'univers rassemblé entre nos paumes. Les violons et les silences qui accompagnent la clarinette.
J'ai dépoussiéré l'obscurité, dépossédé la souffrance de son piédestal. Dans l'âtre gisent mes fausses croyances, mes dieux placebo. J'ourle mes pages d'un peu de ces voix qui murmurent, derrière ma nuque, que le chemin est encore long et qu'il me faut tendre l'oreille. Car déjà, au loin, raisonnent les tambours. 




Photos : Blog_Trotter

 

Acta est fabula

Par M. :: 11/09/2009 à 22:41 :: Petites Choses egocentrees
 
Si j'ai souvent brodé l'ennui, je ne sais pas tisser les costumes de personnages qui à leur tour viendront tricoter des histoires aux coutures impeccables. Plus mouton que berger, je manque cruellement d'imagination, et peut-être aussi d'esprit de manipulation. Je souffre déjà à la pensée que je pourrais, d'une scène, d'une phrase, tuer un homme que j'aurais mis au monde quelques pages auparavant.
Je ne suis pas non plus une initiée, une faiseuse. J'ignore comment prendre un verbe, un temps, un bruit et tourner autour tel un derviche de l'expression, avec des mots choisis, élus mêmes, de ceux que l'on conserve dans une malle en acajou pour les soirs de bal, en ville.
Enfin, et hélas, mes idées ne portent pas le bonnet phrygien. Ni le béret de l'instructeur en atelier d'écriture. Trop jeunes et trop frêles pour les envoyer au combat, elles nécessitent encore les soins d'un placenta.
Ma poche droite est donc vide comme un verre triste.
Dans la gauche, je cache des sens aiguisés et un indéfectible appétit.

Si je fais dans l'intime, ce n'est pas par choix mais sous la contrainte d'une dissidence innée. Puisqu'il n'y a pas d'amour heureux. Pas de sentiments sans distorsion. Aimer est une fragilité, une chose à taire. Puisqu'il faut rester flou pour demeurer beau. Puisque le nu, le jus, sont vulgaires. Et le port du costume requis si l'on veut conserver son droit d'entrée au grand dîner de têtes. Mes cheveux étaient trop noirs et bouclés, ma langue trop sale et mes mains trop blanches, j'étais promise d'avance au rôle d'Esmeralda. Et bien oui, je mange avec mes doigts. Je baille et j'hurle quand j'ai faim. Mes pieds sur les pavés dansent à découvert, mes pas larges envolent mes jupes, dévoilent mes cuisses, mes épaules roulent sous les regards, et je ne rougis pas. Vous pensez voir ma peau quand j'expose sa seule sensation. Et d'un souffle réveille vos souvenirs. Vous sentez alors le voile glisser sur votre jambe, la dentelle se froisser sous vos doigts, la sueur naître au creux de vos reins.
Mangez, ceci est votre corps. Dans les gestes du mien.  

Autour de mes nuits

Par M. :: 09/09/2009 à 22:59 :: Petites Choses Amoureuses

 

Photo : Blog-Trotter

 

Dans le sillon de minuit
Je me glisse
embrasse un souvenir
qui s'amarre à mon coeur
vue sur l'hiver pavé de douceurs
sur la plaine de ta peau
qui se pâme sous mes paumes
en secret
les draps bruissent
sous l'assaut de mes hanches
elles suitent le sel
dont la fleur se cueille à la langue
tu dégantes la nuit
diplomes mes fesses
mieux que le vent tes lèvres baisent mes seins
je respire, enfin, à la source de ta bouche
mes doigts dans tes cheveux brodent
quelques histoires sans fin
je rêve de voir revenir la froidure 
et la fièvre
ton regard et tes bras
notre intimité sans entraves
lovée
encore
dans l'alcôve de l'hiver




Magic sister

Par M. :: 04/09/2009 à 22:50 :: Petites Choses en Nota Bene


 
Ma main s'agite dans l'air à une vitesse folle. Mes yeux pleurent. La voiture s'éloigne et je reste seule sur le trottoir, fixant le coin de rue qui ferme la parenthèse des vacances. Ma soeur, ma petite soeur chérie, s'en va rejoindre le nord du pays où la suite de ses études l'attend. Un revers de la main sur mes joues, et je rentre chez moi en trainant un peu les pieds.

C'est peu dire qu'elle va me manquer. L'éclat de ses grands yeux verts, l'intelligence de son regard auquel rien, et surtout pas l'essentiel, n'échappe. La mélodie de son rire qui, souvent, fait naître le mien. La grande douceur qui la caractérise et qu'elle dispense généreusement aux bienheureux qui l'entourent. Sans oublier tous ces souvenirs que nous partageons, aux creux desquels il nous plait de voguer, certains soirs, lorsque la lune grimpe et annonce sa plénitude.

Je ne fus pas toujours très sympa avec elle. Mon statut d'aînée m'alloua quelque autorité déplacée et autres droits injustifiés dont, non sans honte je l'avoue, il m'arriva d'abuser. Je confesse également que vivre avec moi n'est pas une sinécure et que pour me comprendre (m'aimer ?) il faut tenir un peu de Champollion.
Elle passa les épreuves, les années, avec succès. Son doux regard veilla, même de loin, chacun de mes pas. Ses bras réchauffèrent mes hivers et son sourire vint couronner mes joies. Témoin numéro un de toutes mes batailles, narratrice de mes victoires, gardienne de mes secrets les plus intimes que ses courageuses épaules eurent la bonté de m'aider à porter.
L'âge ne veut rien dire : c'est elle, en fait, la grande soeur. Ma magic sister.

Que la ville d'Arras sache la chance qu'elle a de voir ses pavés foulés par les pas discrets et légers de cette si belle demoiselle. Ici, elle nous manquera, et nous l'attendrons.
 
 

Stairway to nowhere

Par M. :: 31/08/2009 à 22:22 :: Petites Choses en general et en particulier

 

Photo : Adrénaline

 

Il était une fois un escalier dessiné par Lewis Carroll. Des marches flottantes, glissantes. Nappées de vent. Des cadres dorés et vides sur les murs. Des vases suspendus. Porcelaine fine, vide toujours. Quelques tableaux noirs couverts de leçons en lettres blanches. Et de poèmes à pleurer le grand malheur de l'humanité. Il me semble entendre une voix. Puis une autre. Une troisième. Qui donc m'attend en bas ? La bande à Roxanne ? Plastiques nues exposées en vitrine d'un monde qui s'ennuie et manque de fantasmes. Recherchent regards désespérement. Dans le noir où tout et son contraire sont possibles, je m'interroge. Les voix, encore. Les sorcières de Macbeth ? Qui viennent me tester. Jouer de ma crédulité. Quelle faille de mon coeur impur envisagent-elles d'exploiter ? Je tremble. Fredonne Led Zeppelin, pour le style. Songe aux sixties, seventies, eighties. Woodstock, même. Tous ces avants réputés meilleurs que maintenant. Je me demande ce qui m'attend, là, sur la dernière marche. Celle qui vient toujours trop tôt. Après laquelle il est impossible de se cacher. Je m'applique sur mes talons hauts. Essaie de ne pas trébucher. Tiens bon la rampe, songeant à mon matelot. Au grand mat de son bateau, qui naviguait dans mes eaux... Voilà que je murmure son nom. Pauvre folle ! Taire le beau, il faut. Dissimuler, faire de ses bonheurs des secrets. Pour me punir, je ralentis. Au pied de l'escalier, une drôle de silhouette. Le lapin blanc, chargé d'ecstasy. Cet obsédé de l'heure et des calculs en tous genres fait les cents pas devant une petite porte qui cogne au rythme de sa marche funèbre. Il espère Alice, bien sûr. Mais ne fera pas un geste pour aller la cueillir. Je le regarde un moment. Il m'amuse. M'attriste. Et je ne peux m'empêcher de me demander ce que je fais là.
 
 

Perséides et autres étoiles

Par M. :: 20/08/2009 à 23:57 :: Petites Choses en Nota Bene



Nuit sans lune. Couverte d'étoiles. Quelques filantes, les Perséides dit-elle...
Rouge, le vin. Ouvertes, les mains. Hauts, très hauts les coeurs. Et les esprits. Réunis sous la voie lactée avec suffisamment de tendresse pour éclairer mille autres ciels.
Certaines rencontres se font attendre, espérer. On se demande si, au bout du compte, la déception ne se mêlera pas à la surprise. Si les idées que l'on s'était faites, à grand renfort d'envie et d'imagination, ne laisseront pas comme un goût fade à la réalité. Et puis nous voilà. Sept autour de la table, à croquer dans les légumes et surtout dans le bonheur d'être ensemble. Enfin. A pleines dents. Aux rires éclatants. Aux joutes verbales inoubliables.
- C'est un prénom de toiletteur pour chiens, ça.
- La Madone... Madone-moi-tout.
- Madone moite où ?
- Tu les mets dans un verre, le soir ?
- Avec Stérac..., mes c... restent intactes !
- Tu l'aimes, ma grosse poésie, hein ?!
Et puis soudain :
- J'en ai vu une !
- Je l'ai vue aussi !
Une étoile filante. Et à sa suite, nos souvenirs. Aussi scintillants que ces Perséides dont je n'oublierai jamais le nom. L'instant quitte l'éphémère loge du présent pour se glisser dans le cocon de nos belles archives.
Vingt-huit ans se trinquent au centre des sourires. Les verres se cognent, les lèvrent se posent sur les joues bronzées. Les confidences s'offrent sous le soleil ardent. L'accueil chaleureux de France, et ses crêpes délicieuses, se dégustent avec un plaisir non dissimulé. Les canoës glissent sur l'eau fraiche de la Cure. Et toujours ces éclats de rires qui richochent sur ma mémoire et viennent remuer ma gorge, un peu sèche de son retour sur les pavés.
Quand le virtuel n'est qu'un prétexte. En aucun cas une barrière. Les bises claquent ailleurs que sur l'écran. Enfin le corps se meut, les mots se délivrent sur le rose des lèvres. Vivantes. Gourmandes. On rit tous ensemble d'être si vrais sur une toile si fausse. Quand la nuit drape nos quatorze épaules de sa délicate fraicheur.
Etait-ce le sourire si doux de Lilie ? Le regard intense, magnifique, d'Orel ? La répartie rare et pourtant géniale de Monsieur Ben ? Les bleus yeux de Jean-Yo ? La belle surprise de Simon ? Ou bien la délicieuse voix de notre hôte, qui nous berça sur tous les rythmes de la convivialité... ?
Tout cela mêlé, bien entendu, et tout cet indicible plaisir de mordre dans l'amitié. D'ailleurs, elle coule un peu sur mes doigts. Et aux coins de mes yeux...
 
 
 
 
Baisers tendres à tous les lapins. Et au grand chef du gang, bien sûr ;-)

 

 

Les belles : Orel et Lilie

 

Monsieur Ben

 

Jean-Yo des Bois

 

Simon, pas si à l'ouest que ça...

 

Est-il utile de le présenter ?

Notre cher, si cher hôte : Monseigneur Blog-Trotter

 

Pour faire plaisir à Orel, Simon et Gicerilla

(l'air coincé (objectif oblige), je suis gênée, mais heureuse)

 

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