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M. "Les petites choses ont leur importance : c'est toujours par elles qu'on se perd." Fiodor Dostoïevski

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Un cahier

Par M. :: 24/02/2008 à 3:10 :: Petites Choses empruntees
 
Voilà voilà, on y arrive. Gilles vient me voler la vedette jusque sur mon blog !
Je plaisante, je plaisante, n'empêche que je ne suis pas peu fière de publier ses mots, et encore moins peu honorée qu'il m'en ait donné la permission.
Alors voilà un "vieux truc" de Gilles.
Bonne lecture.
 
 
free music
 
 
 
 
Un Cahier
 
 
Tu m’as dit un jour qu’il était plus facile de marcher sans toucher le sol que de laisser une trace sur cette terre. Ce cahier, qui est à peu près la seule chose que j’ai gardé de toi que je puisse toucher, en est plein, de traces.
Je le vois de temps en temps dans la maison, posé sur un fauteuil ou un meuble, comme un gros chat gris. Je le déplace et n’y pense plus. Si bien qu’il arrive encore à me surprendre.
Je ne l’ouvre pas souvent. Je me contente de jouer avec l’élastique qui le maintient fermé tant il est gros, épais, ses pages prêtes à déborder. Je le caresse. Je pleure un peu les soirs où je bois du vin sous la véranda.
Sur la couverture un peu raccornie, un peu déchirée, il est écrit : livre de brouillon. Ça sonne comme un titre que tu lui aurais donné et je sais que l’ironie n’a pas dû être étrangère à ton choix quand tu l’as acheté.
Je ne t’ai jamais vu y consigner quoi que ce soit. Je n’en savais pas même l’existence quand pourtant toute mon existence c’était toi.
Je remonte les pages. Je les suis comme une piste. Vers quel terrible secret ? Vers quelle révélation ? Rien n’est caché ici. Des bribes de phrases, des extraits, rarement datés. Parfois, et c’est comme un délice, et c’est comme une torture, un éclat de verre dans un fruit frais, je reconnais une fleur séchée, un ticket de cinéma, l’emballage papier d’un morceau de sucre.
Qui, dans cette vie, peut dire qu’un papier d’emballage le poursuivra pour le restant de ses jours ?
Comme une luciole, un écho ténu, un nœud de plus dans la maille étoilée des reminescences.
 
J’ai trouvé le cahier en juin.
Tu as disparu en mars.
J’ai tourné en rond dans la maison pendant quatre mois et je savais que je n’étais pas seul.
 
Juin. Il faisait beau.
On dit : remonter à la surface, viens boire un verre, sortir, nettoyer, repeindre, ne pas mourir.
Je cherchais moitié fou une photo dont je finissais par douter qu’elle fût seulement prise, à Cannes, un soir où tu riais, quand je l’ai trouvé, lui.
Rectangulaire et gris. Vaguement montrueux, l’élastique en travers comme un mauvais sourire sur son ventre gonflé.
Et la première page était comme une gifle.
Comme ouvrir la porte d’une pièce et te voir tranquillement en train de discuter.
C’était dur de s’émerveiller de ça. C’était difficile et noir, cette ubiquité. Ce signe de la main dont je doute qu’il fût volontaire.
 
Je ne crois pas où que tu sois que tu penses à ce cahier, et donc à moi, avec un sourire bienveillant.
Peut-être que cet oubli te hante.
Peut-être redoutes-tu que je l’aie trouvé et que je puisse si loin de toi me rapprocher si près de ce que tu as été.
Peut-être que ça n’a pas grande importance.
 
Il y a des jours où je me plonge dans ses pages au hasard, avec une petite joie acide, pour retrouver dans tes mots, tes quelques esquisses, un reliquat de lumière. Puis je regarde par la fenêtre et je pense aux écureuils que l’on voyait avant ici. Aux insectes cachés qui oeuvrent sous les écorces. Au soleil qui décroit que j’associe invariablement à l’absence de ta main sur mon épaule.
Et j’essaie de comprendre, lentement, comme on rumine une herbe sombre, que rien ne te fera revenir.
 
 
G. J.
Février 2002
 
 
 

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Commentaires

Le 24/02/2008 à 17:09, par Oh!91
Je suis Gilles à cet instant. C'est beau de nous offrir ça, Gilles. Surtout après que nous ayions découvert ta sensibilité généreuse à travers la fête que tu as organisée pour les trente ans de ton ami. J'imagine cette sensibilité mise à l'épreuve de cette découverte. Merci.
Le 25/02/2008 à 7:31, par M.
Je réponds pour lui, puisqu'il ne le fera probablement pas, Gilles vient peu par ici.
Il a en effet une très belle sensibilité, généreuse bien sûr, et qui transpire jusqu'au bout de sa plume.
Je savais que tu aimerais, Oh.
Merci pour lui.
Le 25/02/2008 à 7:59, par LuJ
Oh! n'est pas le seul à aimer ce qui est écrit plus haut. Et même si mes apparitions se font fantomatiques, j'aime toujours autant venir ici, chez toi, et trouver cette sensibilité qui m'a retenu la première fois que je suis entré...
Je ne te l'ai peut être pas dit assez.... mais... Merci
Le 25/02/2008 à 8:13, par M.
C'est toi qui dit merci ?
Je sais que tu viens souvent ici, que tu es là même si en silence, je sens ta présence.
Merci à toi.

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