Les Petites Choses

http://lespetiteschoses.zeblog.com/

Calendrier

« Avril 2017
LunMarMerJeuVenSamDim
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930

M.

M. "Les petites choses ont leur importance : c'est toujours par elles qu'on se perd." Fiodor Dostoïevski

Blog

Catégories

Derniers billets

Pages

Compteurs

Liens

Fils RSS

Celui qui ne s'était jamais posé de questions

Par M. :: 12/11/2009 à 12:55 :: Petites Choses egocentrees
 

Je comprends pas, tout ça. Toutes ces questions que tu te poses, ces choses qui t'angoissent.

Je me souviens qu'il regardait ses chaussettes, mon père, tandis qu'il me parlait. Il avait laissé ses chaussures à l'entrée de ma chambre parce qu'à l'époque il y avait de la moquette. L'été d'après, elle fût remplacée par du parquet.

J'ai pas eu le temps de me demander qui j'étais, comment, pourquoi. Ni qui je voulais devenir. Mon père est mort et il a fallut que je devienne très vite. Que j'oublie les grandes questions relatives à ma condition. Et que je travaille. Pour loger et nourrir ma famille. Nous offrir des vacances. Enfin, toutes ces conneries très primaires mais aussi très nécessaires. Pas le temps de me masturber le cerveau, de me manucurer l'âme. Je garde ces petits soins pour la retraite.

J'étais rentrée en fin d'après-midi, la moue triste et colérique de mes dix-sept ans collée au visage. Il avait frappé à la porte de ma chambre et à mon « quoi ?!!? » répondu : « on peut parler... ? » Parler ? Mon père ?? Avec moi ??? C'était le mur de Berlin qui s'ouvrait. Combien de phrases clandestines passeraient de sa république à la mienne ? La frontière allait-elle finalement disparaître ?

Le bonheur est une question nouvelle, je crois. Je ne me suis jamais demandé si j'étais heureux. Quand ça va, tant mieux, quand ça va pas... bah tu patientes, ça ira mieux demain. Ou la semaine prochaine. A courir après le bonheur, on s'épuise, on s'essouffle, on risque même de se perdre. Et à trop se poser de question, on ne fait plus rien. Que réfléchir, les fesses enfoncées dans les coussins du canapé.

Je l'écoutais comme on écoute un professeur, sans rien perdre ni tout comprendre. Je notais ses formules troubles sur la surface butée de ma mémoire pour les relire plus tard, aidée d'un dictionnaire. Comprendre, ma mère. Notre meilleure interprête.

Et puis, au fond, c'est quoi le bonheur ? Tu sais me dire, toi ?

Il me parlait sans trop me regarder, mon père. Puisqu'il fixait ses chaussettes. Quand, entre deux virgules discrètes, il levait les yeux vers moi, c'était presque timidement. Alors moi, chaque fois, je rougissais.

Quant au sens de la vie... Tu veux que je te dise ? Le sens de la vie, c'est de la naissance à la mort. Entre les deux, tu fais ce que tu peux. Au mieux. Et pendant que tu y es, tu essaies de te régaler.

Pragmatique, mon père. Tout l'inverse de moi. Nous n'avions en commun que le bleu de nos yeux et l'amour du jazz. Je me demandais parfois, au coeur de mes élans de mauvaise ado, comment je pouvais être sa fille. Lui si droit, si organisé, si clair. Moi sinueuse, sombre et chaotique. Je me demandais aussi s'il avait honte de moi.

Tiens, regarde Shakespeare : être ou ne pas être. Tu sais comment il a fini, Hamlet ? Il est devenu fou. Puis il est mort. Tout ça pour dire que certaines questions n'ont pas de réponse et qu'il est donc inutile de s'en encombrer.

Il se trompait sur la tragédie d'Hamlet. Et sur la mienne. J'aurais voulu lui dire qu'il ne pouvait tout simplifier de la sorte, que la complexité des situations, des êtres, ne pouvait être élaguée comme les branches d'un arbre. Mais je me tus. Parce qu'il avait cité Shakespeare. Il voulait donc, plus que me parler, être entendu de moi.


J'ai oublié la fin de cette conversation. Mon père a sûrement remis ses chaussures et rejoint ma mère dans le salon.
C'était la première fois que nous parlions, lui et moi. Seuls.
La seconde, ce fût six ans, un concert de Galliano et un infarctus plus tard. Le temps et les évènements dont nous avions besoin, je suppose, pour comprendre que je suis vraiment sa fille. Et qu'il est vraiment mon père.
  


Trackbacks

Pour faire un trackback sur ce billet : http://lespetiteschoses.zeblog.com/trackback.php?e_id=421714

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Nom ou pseudo :


Email (facultatif) :


Site Web (facultatif) :


Commentaire :


 
Copyright © Les Petites Choses - Blog créé avec ZeBlog