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Sa tasse de thé

Par M. :: 17/01/2010 à 19:40 :: Général

Photo : Shutterlag (merci)

 

J'imagine qu'il s'appelle Georges. Il travaille dans ce salon de thé depuis trois ans. Trois ans de présence discrète, efficace, d'écoute attentive et d'observation. Témoin muet de nos instants gourmands, éternel second rôle, aussi nécessaire qu'effacé. Son geste feutré porte la noblesse de l'humilité. Un coup d'oeil rapide à une table lui suffit à deviner la conversation qui sévit sur sa surface. A choisir le bon moment pour venir prendre commande. Ne pas interrompre le rire ou la confidence. Calmer la voix qui s'emporte en lui demandant ce qu'elle souhaite boire. C'est un métier, vous savez.
La table près de la fenêtre... La femme en robe noire et l'homme à la chemise grise : c'est un premier rendez-vous. Une rencontre Internet, probablement : ils se dévisagent avec crainte et pudeur, comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Elle lui plait. Il a les mains moites – regardez les traces sur la table – et ne cesse de battre du pied. Elle est plus calme. Ne touche ni son visage, ni ses cheveux. N'a pas quitté son écharpe, gardant secret son décolleté. Elle ne le rappellera pas.
Le couple derrière eux est marié depuis... au moins vingt ans. Ils ne se regardent pas mais ont choisi le même thé. Deux cuillères pour le gâteau de Monsieur. Madame en mangera la moitié et il ne dira rien de son agacement parce qu'elle lui prépare son café tous les matins depuis... oui, vingt ans.
La jeune femme assise dans le fond essaie d'étouffer sa solitude avec la crème fouettée de son café viennois. La rumeur de la salle la rassure. Comme la télé, qu'elle regarde en dinant. Le jeune homme assis au comptoir devine sa détresse, voudrait la consoler mais elle ne lèvera pas les yeux de sa tasse, et il restera assis sur son tabouret haut, à la guetter du coin de l'oeil, exactement comme la semaine dernière. Quand elle s'en ira, il se sentira déçu. Il quittera les lieux deux minutes plus tard, rentrera chez lui pour écouter Mozart.
Aujourd'hui, pas de tablée de bonnes copines. Elles viennent à trois ou quatre, posent leurs sacs à main sous la table, entre leurs jambes. Commandent toujours des patisseries. Elles ont ce regard tendre lorsqu'entre une femme enceinte ; gêné quand s'installe près d'elles un bel homme en costume. Elles rient quand elles parlent de sexe. Ça résonne dans la grande salle, perturbe le calme sage qui règne habituellement. Les clients se retournent et les trois amies sentent revenir leurs quinze ans : quand papa et maman venaient leurs dire pour la troisième fois de cesser leurs bavardages et dormir enfin. Si je les regarde, elles rougissent de crainte que je ne devine le sujet de leur conversation. Cette fraicheur m'amuse.  
Ah ! Voilà le viel Arthur. J'ai gardé sa table – juste là, près du comptoir. Il prend un Earl Grey et deux scones, avec de la marmelade. Il n'aime pas la marmelade. S'il en commande c'est parce que sa femme, Angélique, en raffolait. Avant, c'était elle qui venait, pendant qu'il l'attendait au café PMU, de l'autre côté de la rue. Elle est morte en novembre et depuis il boit du thé tous les jeudis. Souvent, je lui demande des nouvelles de Ronsard, le rosier qu'il avait offert à Angélique pour leurs cinquante ans de mariage.
 

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