Les Petites Choses

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M. "Les petites choses ont leur importance : c'est toujours par elles qu'on se perd." Fiodor Dostoïevski

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La somme de nos solitudes

Par M. :: 01/02/2010 à 11:40 :: Général

 

Photo : Blog-Trotter 

Dans un miroir de poche qu'elle a sorti de son sac à main, elle regarde son reflet. Passe son visage au crible. Vérifie sa coiffure, son maquillage. Lisse du doigt les rides, que son dermatologue juge aujourd'hui marquées, au coin de ses yeux. Soupire. Range le miroir. Le serveur s'approche.
 
- Un café Viennois, s'il vous plait.
 
Georges pose la tasse fumante sur la table et une vague d'espoir envahit la cliente. Toujours la même folie de croire que cette boisson recèle quelque magie. Celle d'adoucir sa gorge, par exemple. Balayer de son onctuosité les clous qui lui paralysent la voix, le souffle. Un peu de crème et la voilà qui chante une berceuse vouée à calmer ses peurs d'enfant, l'histoire d'une fontaine dont l'eau claire coulait autrefois dans les yeux de sa mère. Un peu de crème et la voilà qui respire enfin, l'air dans ses poumons, loin, très loin le plomb. Un peu de crème et... rien. Hélas, trois fois hélas : jamais rien ne se produit. Pas même l'étouffement de sa solitude par les calories. Alors la dame tourne la petite cuillère dans la tasse avec une rage sourde, elle fait pleurer la porcelaine, déborder le café, fondre la crème en rondes taches sur la nappe blanche. Le spectacle est si triste qu'elle ne peut en détacher les yeux. Et ne remarque pas Georges qui se tient là, tout près, oui tout prêt à lui servir un autre café.
L'horloge comptoise, au fond de la salle, sonne dix-huit heures.
La femme se lève, met sa veste, attrape son sac à main et se dirige vers la sortie. Elle ne répond pas au serveur qui la salue, non, laisse la porte claquer derrière elle et s'éloigne, le pas aussi court et rapide que le souffle, comme si elle était pressée. Toujours pressée. Rien ni personne ne l'attend pourtant. Sa solitude lui semble moins grande lorsqu'elle la tient bien prisonnière entre les murs de son appartement. Le murmure de la télévision viendra combler les interstices.
Au comptoir du salon de thé, un homme est resté le regard fixé sur la porte. Se demandant si son visage affiche un identique masque de fer que celui de celle qui vient de sortir. Si la solitude est toujours si flagrante, tragique. Il sait que le vide pèse aussi lourd que les renoncements dont il est coutumier.  
Il remercie le serveur et s'en va. Marche lentement, regarde les silhouettes disparaître au coin des rues, écoute les voix et les claquements des talons. Un instant, il regrette d'avoir laissé ce personnage fantomatique s'enfuir sans lui proposer un peu de compagnie. L'instant d'après, le regret s'efface : il se souvient que deux perdus ne font pas – jamais – un trouvé.
En débarrassant ses tables, Georges comprend la métaphore de la tour d'ivoire : certaines solitudes s'organisent comme un voyage pré-payé. Heure par heure, de regards hâtifs en attitudes fuyantes, elles se forgent, se renforcent, se cultivent comme des roses sans parfum. Dans un jardin sans lumière, protégé d'une infranchissable clôture.
 


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