Les Petites Choses

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M. "Les petites choses ont leur importance : c'est toujours par elles qu'on se perd." Fiodor Dostoïevski

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Fermé(e)(s)

Par M. :: 23/03/2010 à 20:02 :: Général

Photo : Arnaud Rosset

Tant pis si le magasin est fermé. Derrière son armure, la belle vitrine peut tenter en toute sécurité. Un article te plait ? Ça tombe bien, tu ne l'auras pas. Parce que le magasin est fermé. Pour de bon, j'ai vérifié. Tant pis.
C'est comme leurs mots, comme leurs bras. Tant pis. Tant pis s'ils semblent ouverts, accueillants, si ta place en leur sein te paraît désignée. Si par leur faute tu te trompes quand tu t'approches et trouves la grille tirée. Là encore. L'accès est fermé. Tant pis.
Tu penses à toutes ces portes ornées de plaques d'or qui disent des noms, de jolis noms, ces portes aux buttoirs en forme de main dont les ongles sont vernis. D'or. Toutes ces portes que tu t'attends à voir s'ouvrir, soudain, pour élargir la rue, offrir des perspectives. Et les pas que tu entends derrière. Et qui s'arrêtent. Ne vont jamais très loin. Toutes ces portes qui restent fermées. Tant pis.
Tu n'assisteras pas aux réunions. Ne porteras pas l'habit. Tu n'as pas la bonne taille. Ne sais pas danser en ronde fermée. Tant pis.
Et tant pis pour les histoires verrouillées, cachées dans le fond du tiroir, tout près de l'oubli. Ces histoires mises sous scellé afin d'éviter l'effort de déchiffrer la première page, apprendre la première langue. Eviter d'apprendre. Puis de porter le poids de la plume. Eviter. Toujours éviter. Et les histoires sont fermées. Tant pis.
Face à ces voies closes, toi tu siffles un air sorti d'un vieux western. Le magasin est fermé, tu es dehors, et de ta main libre, tu carresses la grille.
 
 

S'il te plaît, raconte-moi un mouton

Par M. :: 04/03/2010 à 23:51 :: Général

 

Metz

Le mouton, moi, je voulais qu'on me le dessine avec la voix. Celle de ma mère, ou de quelque autre bienveillant, m'était absolument nécessaire à l'heure du coucher. Ainsi, chaque soir, je m'endormais bordée par les aventures du Petit Chaperon Rouge, Robinson Crusoë ou Tartarin de Tarascon.
J'aimais toutes les histoires sans préférence. On aurait bien pu me narrer le quotidien d'Aldo le pizzaïolo ou la vie et mort du tricot de Solange, ma joie n'en aurait été moindre, ni mon sommeil moins profond. J'étais, en réalité, fascinée par les flux et les intonations, les phrases, les mots dans les phrases, les lettres dans les mots. La façon dont cet ensemble, soumis à une sage orchestration, produisait lieux et noms, costumes et couleurs. Et le lien qui lentement se tissait entre la voix et l'oreille qui lui était attentive, ce fil conducteur de l'information.
Je n'eus de cesse, alors et depuis, d'étudier la recette. Raconter parce que c'est magique, parce que c'est magnifique ! Puis, raconter parce que c'est important. Je le compris plus tard, lorsque j'eus atteint l'âge grave auquel l'on peut confier les histoires vraies. Je demandai à mon grand-père comment c'était la guerre. Dans ses récits, l'intrépide ne se nommait plus Tartarin mais Georges ou Alfred, et le naufrage de Robinson semblait bien tendre face aux canons allemands. La narration ne visait plus le sommeil mais son contraire, exactement. Pour que jamais ne s'endorment les souvenirs, ne se perdent les histoires.
La semaine dernière, sur la route qui signait la fin de mes vacances, j'écoutais Alain Badiou parler de la transmission, ce moteur qui l'encourage à enseigner. Je venais de suivre les traces d'un autre grand-père, sur les mémoires d'une autre guerre. Des voix nouvelles m'avaient conté la terre sous le sabot des vaches, l'or de la place Stanislas. Et les regards m'avaient conté l'amitié.
Autour de la table, toujours abondante, le soir je retrouvais mes hôtes, la douceur de leurs sourires et les moutons que leur silence dessinait.
 

Fort de Douaumont

 

La somme de nos solitudes

Par M. :: 01/02/2010 à 11:40 :: Général

 

Photo : Blog-Trotter 

Dans un miroir de poche qu'elle a sorti de son sac à main, elle regarde son reflet. Passe son visage au crible. Vérifie sa coiffure, son maquillage. Lisse du doigt les rides, que son dermatologue juge aujourd'hui marquées, au coin de ses yeux. Soupire. Range le miroir. Le serveur s'approche.
 
- Un café Viennois, s'il vous plait.
 
Georges pose la tasse fumante sur la table et une vague d'espoir envahit la cliente. Toujours la même folie de croire que cette boisson recèle quelque magie. Celle d'adoucir sa gorge, par exemple. Balayer de son onctuosité les clous qui lui paralysent la voix, le souffle. Un peu de crème et la voilà qui chante une berceuse vouée à calmer ses peurs d'enfant, l'histoire d'une fontaine dont l'eau claire coulait autrefois dans les yeux de sa mère. Un peu de crème et la voilà qui respire enfin, l'air dans ses poumons, loin, très loin le plomb. Un peu de crème et... rien. Hélas, trois fois hélas : jamais rien ne se produit. Pas même l'étouffement de sa solitude par les calories. Alors la dame tourne la petite cuillère dans la tasse avec une rage sourde, elle fait pleurer la porcelaine, déborder le café, fondre la crème en rondes taches sur la nappe blanche. Le spectacle est si triste qu'elle ne peut en détacher les yeux. Et ne remarque pas Georges qui se tient là, tout près, oui tout prêt à lui servir un autre café.
L'horloge comptoise, au fond de la salle, sonne dix-huit heures.
La femme se lève, met sa veste, attrape son sac à main et se dirige vers la sortie. Elle ne répond pas au serveur qui la salue, non, laisse la porte claquer derrière elle et s'éloigne, le pas aussi court et rapide que le souffle, comme si elle était pressée. Toujours pressée. Rien ni personne ne l'attend pourtant. Sa solitude lui semble moins grande lorsqu'elle la tient bien prisonnière entre les murs de son appartement. Le murmure de la télévision viendra combler les interstices.
Au comptoir du salon de thé, un homme est resté le regard fixé sur la porte. Se demandant si son visage affiche un identique masque de fer que celui de celle qui vient de sortir. Si la solitude est toujours si flagrante, tragique. Il sait que le vide pèse aussi lourd que les renoncements dont il est coutumier.  
Il remercie le serveur et s'en va. Marche lentement, regarde les silhouettes disparaître au coin des rues, écoute les voix et les claquements des talons. Un instant, il regrette d'avoir laissé ce personnage fantomatique s'enfuir sans lui proposer un peu de compagnie. L'instant d'après, le regret s'efface : il se souvient que deux perdus ne font pas – jamais – un trouvé.
En débarrassant ses tables, Georges comprend la métaphore de la tour d'ivoire : certaines solitudes s'organisent comme un voyage pré-payé. Heure par heure, de regards hâtifs en attitudes fuyantes, elles se forgent, se renforcent, se cultivent comme des roses sans parfum. Dans un jardin sans lumière, protégé d'une infranchissable clôture.
 


Sa tasse de thé

Par M. :: 17/01/2010 à 19:40 :: Général

Photo : Shutterlag (merci)

 

J'imagine qu'il s'appelle Georges. Il travaille dans ce salon de thé depuis trois ans. Trois ans de présence discrète, efficace, d'écoute attentive et d'observation. Témoin muet de nos instants gourmands, éternel second rôle, aussi nécessaire qu'effacé. Son geste feutré porte la noblesse de l'humilité. Un coup d'oeil rapide à une table lui suffit à deviner la conversation qui sévit sur sa surface. A choisir le bon moment pour venir prendre commande. Ne pas interrompre le rire ou la confidence. Calmer la voix qui s'emporte en lui demandant ce qu'elle souhaite boire. C'est un métier, vous savez.
La table près de la fenêtre... La femme en robe noire et l'homme à la chemise grise : c'est un premier rendez-vous. Une rencontre Internet, probablement : ils se dévisagent avec crainte et pudeur, comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Elle lui plait. Il a les mains moites – regardez les traces sur la table – et ne cesse de battre du pied. Elle est plus calme. Ne touche ni son visage, ni ses cheveux. N'a pas quitté son écharpe, gardant secret son décolleté. Elle ne le rappellera pas.
Le couple derrière eux est marié depuis... au moins vingt ans. Ils ne se regardent pas mais ont choisi le même thé. Deux cuillères pour le gâteau de Monsieur. Madame en mangera la moitié et il ne dira rien de son agacement parce qu'elle lui prépare son café tous les matins depuis... oui, vingt ans.
La jeune femme assise dans le fond essaie d'étouffer sa solitude avec la crème fouettée de son café viennois. La rumeur de la salle la rassure. Comme la télé, qu'elle regarde en dinant. Le jeune homme assis au comptoir devine sa détresse, voudrait la consoler mais elle ne lèvera pas les yeux de sa tasse, et il restera assis sur son tabouret haut, à la guetter du coin de l'oeil, exactement comme la semaine dernière. Quand elle s'en ira, il se sentira déçu. Il quittera les lieux deux minutes plus tard, rentrera chez lui pour écouter Mozart.
Aujourd'hui, pas de tablée de bonnes copines. Elles viennent à trois ou quatre, posent leurs sacs à main sous la table, entre leurs jambes. Commandent toujours des patisseries. Elles ont ce regard tendre lorsqu'entre une femme enceinte ; gêné quand s'installe près d'elles un bel homme en costume. Elles rient quand elles parlent de sexe. Ça résonne dans la grande salle, perturbe le calme sage qui règne habituellement. Les clients se retournent et les trois amies sentent revenir leurs quinze ans : quand papa et maman venaient leurs dire pour la troisième fois de cesser leurs bavardages et dormir enfin. Si je les regarde, elles rougissent de crainte que je ne devine le sujet de leur conversation. Cette fraicheur m'amuse.  
Ah ! Voilà le viel Arthur. J'ai gardé sa table – juste là, près du comptoir. Il prend un Earl Grey et deux scones, avec de la marmelade. Il n'aime pas la marmelade. S'il en commande c'est parce que sa femme, Angélique, en raffolait. Avant, c'était elle qui venait, pendant qu'il l'attendait au café PMU, de l'autre côté de la rue. Elle est morte en novembre et depuis il boit du thé tous les jeudis. Souvent, je lui demande des nouvelles de Ronsard, le rosier qu'il avait offert à Angélique pour leurs cinquante ans de mariage.
 

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